Je ne parle pas ici de l'intrigue, mais bien du ou des lieux où elle se situe.
Ca me désole toujours de voir dans certains romans la problématique du lieu et ce qu'il peut offrir au fil directeur, traitée à la légère. Un bout de description par-là, un brin d'exotisme par-ci et hop! le tableau est dressé. Certains reculent devant la tâche de l'univers imaginaire, quitte à laisser des pans entiers terra incognita. D'autres repompent sur des modèles largement exploités (le fantastico-médiéval par exemple) et promènent leurs persos sur des sentiers balisés, se contenant de cueillir ici et là une fleur bizarre au passage pour "faire mieux".
Bref, si l'écrivain d'imaginaire peut se révéler en théorie bâtisseur d'univers, en pratique, il en va parfois tout autrement. Pourtant, le défi de l'univers vierge à l'écrivain n'est pas innocent : il peut même se révéler très utile à l'intrigue. Ce sont les mille et un détails du monde exploré qui ajoutent une touche de réalisme à l'histoire, qui servent si bien les personnages. D'ailleurs, que ce soit les us et coutumes, traditions ou particularités de la ville de X ou du continent Z, ils jouent bien souvent un rôle important dans l'intrigue.
Exemple concret dans un monde imaginaire : ceux qui ont lu "les Lions d'Al-Rassan" de Guy Gavriel Kay me diront que l'auteur s'est largement basée sur l'Espagne encore partagée entre villes arabes et Reconquista catholique, ce qui est vrai. Néanmoins, son parti pris a été de ne pas simplement faire une décalcomanie de ce monde et de son type de vie, mais bien d'y ajouter une touche personnelle. Là survient la pierre d'achoppement: comment définir cette touche ? Serait-ce l'épisode du carnaval dans cette ville au bord du lac, où les masques servent souvent de révélateurs de passions ? Ou encore certaines expressions dans la bouche des héros ?
Le point le plus difficile, c'est d'admettre que cette "touche" ne s'explique pas. Qu'on la définisse par "la patte" de l'écrivain, qui en réalité comprend nombre de choses, la crédibilité de l'univers en fait nécessairement partie. Ce qui est sûr, c'est que vous la sentez directement en refermant le livre.
Autre exemple : Jasper Fforde et son "Affaire Jane Eyre" partagé entre intrigue policière et uchronie déjantée. Le monde est très proche du nôtre, mais a élevé la littérature presque au rang de religion. Ce qui caractérise le monde de Fforde, ce qui lui donne de l'épaisseur, ce qui fait qu'on y croit enfin est ici (en partie) les constantes allusions à des oeuvres littéraires anglophones: Shakespeare, Dickens, Brontë...
Et l'auteur évite ici un écueil majeur: c'est "au nom du réalisme" débiter une tranche d'histoire littéraire qui serait fatal au pauvre lecteur. Les références ici exposées pasent dans des dialogues, des allusions dans le monde et même... des machines! Exemple: quand les personnages discutent des théories diverses sur l'identité de Shakespeare !
Ce sont bien sûr des exemples assez extrêmes, mais ils dénotent une chose : qu'il ne suffit pas de se muer en guide touristique ou en prof de littérature pour donner une consistance à son univers. Sans tomber dans les stéréotypes et autres préjugés, il faut caractériser son monde, son univers et même la société. Et les personnages nous deviennent soudain très proches.
Pour qui "travaille" dans notre monde réel, les enjeux sont autres. Pour reprendre mon humble exemple, j'ai choisi Londres comme théâtre d'opérations. L'écriture a donc certaines contraintes: certes on peut se jouer de la réalité, mais jusqu'à un certain point. Et c'est encore plus difficile pour qui situe son intrigue dans le passé ( ce n'est pas Syven qui dira le contraire!)
Si je veux respecter ces règles, il faut donc connaître très bien la ville en question. Et on ne l'acquiert pas nécessairement dans les guides de voyage, par exemple. J'ai commis l'erreur de me muer l'espace de quelques paragraphes en véritable guide lors d'une course-poursuite. De mon point de vue, c'était l'occasion rêvée pour décrire la ville. Du point de vue de ma bêta-lectrice, cela rompait tout suspense.
Naturellement, après coup, je me demande "Comment j'ai pu passer à côté !".
En conclusion, le scribouillard, que ce soit dans un monde imaginaire ou le nôtre ne doit pas seulement se révéler bâtisseur, mais également conteur. Conteur de ces mille et un riens qui rendent l'univers unique aux yeux du lecteur. Je pourrais encore citer Hobb, qui dans son "Assassin Royal" réussit en révélant un nom de duché, à nous dire son appartenance politique, Martin et son "Trône de Fer" qui caractérise si bien son univers ou encore Rowling et ses fabuleuses inventions, que ce soit à Hogwarts ou encore à Londres précisément.